Bonnet à quatre pointe, vu au Museo Precolombino de Santiago de Chile, visiblement grand teint

Grand teint et petit teint

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Grand et petit teint, définition

Quand on achète un vêtement teint naturel, on est en droit d’exiger que la teinture soit solide à la lumière, au lavage, au frottement et si possible à la sueur… Si la teinture résiste à ces différents tests, on peut dire qu’elle est grand teint… on est curieusement moins exigeant avec les couleurs chimiques.

Certaines teintures très luxueuses, notamment le rose de carthame, sont connues pour être de petit teint, car elle ne résiste pas à la lumière, elles étaient souvent utilisées pour des robes de soirée qui n’avaient pas besoin de supporter la lumière du soleil.

Tests de solidité à la lumière

Les rayons ultra-violets ont tendance à détruire les couleurs. Le test le plus simple est d’enrouler un échantillon de fibres teintes sur un morceau de carton, d’en cacher la moitié avec un carton noir et de l’exposer pendant quelques semaines au soleil, ou quelques heures à une lampe à ultraviolet. Puis, on enlève le carton noir et on constate les modifications…

Tests de solidité au lavage

  1. On lave à plusieurs reprise un échantillon de fibres et on compare avec un échantillon non lavé.
  2. On attache ensemble des fibres teintes et les mêmes fibres non teintes, bien serrées. On lave à plusieurs reprises. Une fois l’échantillon sec, on dénoue et vérifie que les fibres teintes n’ont pas déteint sur les autres.

Tests de solidité au frottement

On frotte très sérieusement à sec un échantillon de fibres teintes et on compare avec les mêmes fibres non frottées.

Grand teint, notion européenne

Au cours de l’histoire de la teinture, on parle beaucoup de grand teint et de petit teint en Europe. Depuis le Chili où je vis depuis plus de vingt ans, je n’ai pas l’impression que cette thématique soit si importante.

Je suis surprise de voir la quantité de sites web et d’articles (nord ou sud américains) prônant des teintures au choux rouge, au phytolacque, au curcuma, avec des baies… sans mentionner qu’ils sont petit teint et que ces couleurs changent avec le pH. C’est que ce sont des couleurs fascinantes et faciles à réaliser… mais tellement peu durables.

Il est vrai que dans notre société de consommation effrénée, l’on n’a plus besoin de durabilité. Les modes passent si vite que les vêtements n’ont pas le temps de se décolorer.

Car les textiles précolombiens étaient bien grand teint, ils ont encore des couleurs très vives, les mêmes qui ont surpris les Espagnols lors de leur arrivée… D’autant plus que nous voyons maintenant après qu’ils aient passé plusieurs siècles dans des conditions chimiques assez rudes…

Il faut dire que ces vêtements étaient certainement faits pour durer, on a même retrouvés des vêtements très luxueux rapiécés et racommodés dans certaines tombes dans le désert d’Atacama.

La couleur étant un luxe, dans les périodes les plus anciennes, n’était employée que pour de fine lignes, ou des bordures… mais en grand teint.

Chuspa et collier précolombiens présentés au musée d'Iquique, visiblement grand teint
Chuspa et collier précolombiens présentés au musée d’Iquique, visiblement grand teint

Vous pouvez avoir un petit aperçu de la qualité de l’art textile précolombien en téléchargeant ce merveilleux livre « Awakhuni« , mis à disposition par le « Museo Precolombino de Santiago de Chile ».

Un peu d’histoire

De tout temps, il y a eu des tricheurs, de nombreux papyrus égyptiens mentionnent des recettes pour imiter la pourpre du murex avec de la garance et de l’indigo (qui ne devaient tout de même pas être des teintures bas de gamme).

Pour les périodes anciennes Dominique Cardon cite de nombreux détails dans ses livres.

Pour la période du Moyen-âge, la référence est Michel Pastoureau. Il a étudié très en détail tout ce qui touche au thème des couleurs en Europe (sur d’autres continents, il y a en effet d’autres conceptions de la couleur, qui sont entrain de s’effacer). En Europe même, la conception des couleurs a évolué dans le temps.

Je suis actuellement entrain de lire « Jésus chez le teinturier » de Michel Pastoureau.

Jésus chez le Teinturier, Michel Pastoureau
Jésus chez le Teinturier, Michel Pastoureau

Dans ses nombreux livres sur ce sujet, il explique comment les ateliers de teinture étaient séparés couleur par couleur (par exemple, il n’était pas possible de mélanger du jaune et du bleu pour obtenir du vert, c’étaient des ateliers séparés. En outre, les ateliers étaient aussi souvent séparé selon les fibres qu’ils teignaient : soie, laine, lin… Et ceux qui teignaient en petit teint ne pouvaient pas teindre en grand teint.

Dès les années 1240, en Italie, ont été rédigés des textes réglementant très précisément les matières tinctoriales de grands et petits teints.

En France, en 1634, un règlement de Colbert définit une liste très stricte de matières tinctoriales qui sera respecté durant plusieurs siècles, jusqu’à la synthèse des premières anilines, à partir de 1856, qui ne seront d’ailleurs pas de grand teint.

Liste non exhaustive de teintures grand teint :

  • Garance
  • Kermes
  • Pastel, l’indigofera a eu beaucoup de diffiicultés à entrer dans la liste pour des raison de protectionisme
  • Gaude
  • Sarrette des teinturiers
  • Noyer

Le mordançage influence aussi sur la solidité de la teinture.

Grand teint sérieux contre petit teint populaire?

En général, les plantes grand teint est cultivées (pastel, garance, gaude…), par opposition à de nombreuses plantes sauvages récoltées pour les teintures plus populaires, surtout dans les tons de jaunes et marron. Les teintures plus populaires, souvent mordancées sans alun (avec du sel, de la cendre…) pouvaient être reteints plusieurs fois… (voir les tableaux des frères Lenain).

De nombreuses teintures étaient aussi importées de fort loin, elles n’étaient pas toutes de grand teint, mais permettaient d’économiser sur certaines matières premières très coûteuses. C’était par exemple le cas du fustet qui entrait en petites quantités dans de nombreuses recettes.

Certaines plantes étaient très controversées, comme par exemple, le bois de Campêche, très connu pour son noir mordancé au chrome, mais qui n’avait pas d’équivalent.

Conclusion

J’essaie dans la mesure du possible de teindre en grand teint, car c’est dommage de passer du temps, d’utiliser de l’énergie et des fibres coûteuses, pour des couleurs qui s’effacent avec le temps. En général, je laisse sécher mes laines après les avoir teintes et après je les lave et les laisse sécher à nouveau à l’ombre.

Mais il faut reconnaître que l’on ne fait plus bouillir la lessive comme avant, mais il serait dommage de faire un tableau qui pâlirait avec le temps… C’est d’ailleurs ce qui s’est passé avec beaucoup de tapisseries anciennes où les verts on pratiquement  disparus, par manque de solidité.

Un certain nombre de plantes locales chiliennes ne sont évidemment pas définies dans le règlement de Colbert. Certaines peuvent être de grand teint (plantes à tanins, par exemple), d’autres certainement pas. Il faudrait faire des tests.

Publié par

Francoise Raffi - La Francesa Bigotuda

Artisane textile, tisserande, teinturière, vivant depuis plus de 20 ans au Chili, je travaille avec des teintures naturelles depuis plus de dix ans. J'ai participé à plusieurs séminaires internationaux (ISEND Kuching, IFND Taiwan et dernièrement IFPECO à Madagascar) Je tisse, tricote ou feutre les fibres teintes. Je propose des formations aux teintures naturelles adaptées au lieu. Artesana textil, tejedora, tintorera, viviendo desde más de 20 años en Chile, trabajo con teñidos naturales desde más de diez años. He participado a varios seminarios internacionales (ISEND Kuching, IFND Taiwan y ultimamente IFPECO en Madagascar). Tejo o afieltro las fibras teñidas. Propongo formaciones, capacitaciones, talleres de teñido natural adaptadas al lugar.

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